Au septième ciel

Au septième ciel

Après mon premier vol en Abitibi-Témiscamingue dans le secteur du lac Parent, l’envie de recommencer s’est fait rapidement sentir! L’aviation et la photo aérienne sont comme une drogue et dans mon cas, c’est très addictif. Avec ce nouveau projet aérien, je vais enfin pouvoir admirer et photographier du haut des airs des endroits si souvent visités dans mon enfance. Comme les conditions météorologiques sont le nerf de la guerre autant pour la photo que pour l’aviation, nous avons jeté un coup d’œil aux prévisions des prochains jours et à nos disponibilités. La chance est de notre côté avec du beau temps pour la semaine et nous sommes libres encore une fois, Claude et moi.

À l’heure prévue, je suis déjà à me frayer péniblement un chemin dans les hautes herbes saturées d’une froide rosée matinale. Encore avec les plis de l’oreiller étampés au visage, j’essaie tant bien que mal d’atteindre à la lueur de ma lampe frontale, l’endroit où est amarré l’hydravion. À quelques reprises, le faisceau lumineux d’une lampe de poche perce la brume dans des mouvements brusques et saccadés. Je vois que Claude s’affaire aux préparatifs de départ. Tout droit sorti des profondeurs d’un épais brouillard duquel je commence à distinguer une partie de l’avion, j’entends une voix étouffée me crier : « Attention où tu mets les pieds, c’est plein d’eau ». Trop tard, je marche déjà au son d’un « floc floc » plutôt rafraîchissant. Claude a déjà complété l’inspection d’usage. Il a même endossé sa veste de flottaison comme s’il partait en chaloupe. Il est temps de prendre place dans l’hydravion et d’attendre l’heure légale pour décoller depuis le centre du lac.

Dans une pétarade fumante, le moteur démarre sans peine. Quel plaisir d’entendre le grondement de l’engin. L’hélice fend l’air humide du matin et les gouttes d’eau perlent sur le pare-brise usé. Une petite odeur post-combustion de carburant d’avion nous chatouille les narines l’instant d’un courant d’air. « Allons nous installer au centre du lac, on attendra encore quelques minutes afin qu’il fasse plus clair et on décollera ».  Une mer d’huile. Pas le moindre souffle de vent. Pas le moindre frisson sur l’eau. L’heure bleue est tout simplement magnifique. Le ciel est saupoudré de fins nuages roses dans un horizon doré. Plein gaz! Les flotteurs sortent de l’eau en douceur et effleurent la timide brume qui commence à se lever.

"Airborne"

C’est une envolée. Après un palier à fleur d’eau afin de prendre un peu de vitesse, on bifurque vers la direction sud en gagnant de l’altitude. À ma droite, j’aperçois le relief des collines Kékéko. C’est magique de voir sous cet angle le terrain de jeux de mon enfance! Claude me demande alors : « Qu’avais-tu en tête pour tes photos ce matin » ? Je me ferme les yeux un instant… Pourquoi pas le Témis. Correction du cap à 185 degrés et quinze à vingt minutes de vol avant la destination. Lever de soleil dans deux minutes. Le grand air, ça ouvre l’appétit! Petits sandwichs, café… On plane en silence. Le moment s’en vient. Mes premières photos aériennes dans mon coin de pays. Je finalise la préparation de mon matériel. La fébrilité est à son maximum. Soudainement, je constate un petit problème… Je demande à Claude le regard perplexe : « Ma fenêtre semble coincée, je n’arrive pas à l’ouvrir.» Après quelques minutes à me battre avec le mécanisme, rien à faire!

Impossible de faire de la bonne photo aérienne à travers d’une vitre. Spécialement celle d’un Cessna datant des années 70. Le Témiscamingue me nargue de ses paysages sublimes. Le soleil est sur le point d’enflammer ce superbe décor de ses rayons colorés. Claude voit ma grande déception et mon découragement. La passion, c’est la passion. Pas de demi-mesure. Comme tout grand ami toujours prêt à se sacrifier, il me lance avec le plus grand sérieux du monde : « Nous pouvons peut-être faire une chose… Je suis capable de piloter depuis le siège du passager. Changeons de place».

« Avec le bruit du moteur et la précarité des communications par casques d’écoute, je ne suis pas certain d’avoir bien compris. Mais quand il me fait avec grande conviction le signe de la main, sourire aux lèvres, je comprends que nous allons bel et bien changer de place à 2 500 pieds d’altitude. »

Lever de soleil et compass du Cessna
Lever de soleil et compass du Cessna
La beauté des paysages vue du ciel
La beauté des paysages vue du ciel

Ce genre de manœuvre se prépare. Nous prenons soins de nous installer au-dessus d’un plan d’eau. Deux gars de six pieds dans le « cockpit » d’un Cessna 172, c’est déjà quelque chose! C’est un peu comme essayer de changer de place en Reno 5 à 160km/heure sur l’autoroute. Alors, imaginez un chassé-croisé sans mettre le pied sur un palonnier, sans se prendre dans les files des casques d’écoute, sans appuyer à fond sur la manette des gaz, sans si, sans ça et nous voilà partis. Le plan, Claude passe au-dessus de moi et je me glisse en dessous de lui. Assez simple, vous pensez? Non, pas du tout! À mi-chemin, ma sangle d’appareil photo se coince. Avec les jambes encore à gauche et les fesses à droite, Claude se retrouve dans une position plutôt délicate pour un pilote. Il est assis sur moi et moi je suis entre les deux bancs. Comble du malheur, nous sommes pris d’un fou rire presque incontrôlable qui n’aide en rien notre cause. Nous rigolons en élaborant sur le sujet : « Imagine-toi si on s’écrase comme ça ».

L'Île du Collège, Lac Témiscamingue, Québec, Canada
L'Île du Collège, Lac Témiscamingue, Québec, Canada

Ouf, nous voilà en place, juste à temps pour le moment tellement attendu. Survol du lac Témiscamingue. Quelques petits détours et cap sur la Grand Chute de la rivière Kipawa. Ensuite vient le tour du majestueux lac Kipawa avec ses 1600 kilomètres de rives. Immensité bleue ! C’est la seule expression qui me vient à l’esprit. Après deux heures de vol, il est temps de se dégourdir les jambes et de nous remettre de nos émotions. L’aviation, c’est la liberté. On a qu’à choisir un lac et se poser. De préférence sur une plage de sable!

Le lac Kipawa au Témiscamingue, Québec, Canada
Le lac Kipawa au Témiscamingue, Québec, Canada
Survol du lac Témiscamingue, Québec, Canada
Survol du lac Témiscamingue, Québec, Canada
Brume matinale près de la rivière Kipawa, Québec, Canada
Brume matinale près de la rivière Kipawa, Québec, Canada
Lac Kipawa, Québec, Canada
Lac Kipawa, Québec, Canada

Au rythme de glissades très amusantes entre les nuages, on perd de l’altitude. J’ai l’impression de faire une descente sinueuse en toboggan entre les cumulus cotonneux. Le lac Sairs sera notre lac privé pour le dîner. À sa tête, les bancs de sable de la rivière Kipawa, l’une des plus belles rivières de la région pour ne pas dire du Québec. Aucun chalet à l’horizon. Bref passage de reconnaissance et nous voilà en surf final vers la plage. L’arrière-pays à l’état pur! C’est dommage de ne pas avoir une ligne à pêche pour taquiner la truite. Bain de soleil après le deuxième sandwich et petite stratégie pour nous éviter l’acrobatie d’un changement de place en vol… Pour le retour, on a simplement enlevé les portes de l’avion et on les a balancées à l’arrière dans la soute. Un panorama unique défilait sous mes yeux au plus grand plaisir de mon âme de photographe!

La beauté des rivières de l'Abitibi-Témiscamingue, Québec, Canada
La beauté des rivières de l'Abitibi-Témiscamingue, Québec, Canada
Lac Opasatica, Québec, Canada
Lac Opasatica, Québec, Canada
La mont Chaudron dans un pied-de-vent.
La mont Chaudron dans un pied-de-vent.
Pause et ravitaillement de l'appareil.
Pause et ravitaillement de l'appareil.

Extrait du livre ;

Abitibi-Témiscamingue, sur la route avec Mathieu Dupuis

Abitibi-Témiscamingue, sur la route avec Mathieu Dupuis.
Couverture et 4e de couverture

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